- Depuis 2025, l'Union européenne a engagé une simplification majeure de son cadre réglementaire en finance durable (CSRD, CS3D, ESRS), réduisant de plus de 60 % les données obligatoires à publier.
- Cette simplification ne marque pas un recul mais un changement de phase : les entreprises les plus avancées professionnalisent leurs démarches et intègrent la durabilité dans leurs décisions stratégiques, au-delà du simple reporting.
- La transition écologique entre dans une ère géopolitique où les dépendances aux métaux critiques remplacent celles aux hydrocarbures, obligeant entreprises et investisseurs à intégrer des critères de souveraineté, de résilience des chaînes de valeur et de réalisme matériel.
- L'analyse en finance durable devient plus systémique : au-delà de la réduction des émissions, elle doit évaluer les vulnérabilités créées, les ressources mobilisées, leur localisation et les capacités industrielles construites.
- La finance durable doit évoluer d'une logique centrée sur la réduction des externalités négatives vers une approche intégrant la construction de la résilience face au changement climatique, aux tensions géopolitiques et à la raréfaction des ressources.
Depuis 2018 et le lancement du plan d’action européen pour la finance durable, la réglementation a largement structuré le développement de la finance durable en Europe. Taxonomie européenne (classification des activités durables), SFDR (transparence des produits financiers), CSRD (reporting de durabilité), CSDDD ou CS3D (devoir de vigilance) : de nouveaux cadres ont conduit les entreprises et les acteurs financiers à mesurer leurs impacts, produire de nouvelles données, intégrer les enjeux de durabilité et structurer leurs démarches ESG.
Depuis 2025, le paysage réglementaire évolue (Finance) :
- Avec le paquet Omnibus I, proposé en février 2025 puis progressivement adopté en 2025 et 2026, l’Union européenne a engagé un important mouvement de simplification de son cadre réglementaire en matière de durabilité.
- Le Conseil de l’UE donne en février 2026 son feu vert définitif à la simplification de la CSRD et de la CS3D, avec réduction du périmètre et des obligations.
- Les standards européens de reporting de durabilité ont eux-mêmes été largement allégés. Les ESRS révisés par la Commission européenne en juillet 2026 en juillet 2026 réduisent ainsi de plus de 60 % le nombre de données obligatoires à publier.
Au lieu d’y voir un recul de la finance durable, le mouvement engagé pourrait entrer dans une nouvelle phase.
Les entreprises les plus avancées commencent à professionnaliser leurs démarches et à intégrer les enjeux de durabilité dans leurs décisions. Dans le même temps, changement climatique, tensions géopolitiques, raréfaction de certaines ressources, dépendances industrielles et dégradation des écosystèmes continuent de transformer l’environnement dans lequel évoluent entreprises et investisseurs.
On peut donc se poser la question : que doit devenir la finance durable pour rester pertinente dans un monde plus instable et plus contraint ?
1. Changement de rythme plutôt que changement de cap
La première phase de développement de la finance durable européenne a été largement portée par la réglementation.
Elle a obligé de nombreuses organisations à structurer leurs données, identifier leurs impacts, formaliser leur gouvernance et développer de nouvelles compétences. Elle a également contribué à faire émerger un langage commun autour de notions telles que la double matérialité, les risques climatiques ou la biodiversité.
Le mouvement de simplification engagé en Europe ne signifie pas pour autant que cette dynamique s’arrête. La réforme adoptée en 2026 réduit notamment le nombre d’entreprises soumises à la CSRD et simplifie fortement les informations demandées. Parallèlement, l’Union Européenne conserve un standard volontaire destiné aux entreprises de plus petite taille situées hors du champ obligatoire, notamment pour leur permettre de répondre aux demandes d’informations de grands clients ou d’institutions financières.
La transformation se poursuit désormais à plusieurs vitesses
Les grands groupes déjà soumis aux réglementations continuent à structurer leurs processus. Certaines entreprises volontairement engagées peuvent profiter de cette période pour améliorer la qualité de leurs données, professionnaliser leurs équipes et surtout mieux intégrer la durabilité dans leur stratégie et leurs décisions.
D’autres, qui ne sont plus soumises à ces obligations pour le moment, ralentissent au contraire leurs démarches. Elles ne repartiront probablement pas de zéro lorsqu’elles devront accélérer à leur tour. Elles pourront bénéficier des outils, méthodologies et retours d’expérience développés par les pionniers, les experts ou les grandes entreprises. Elles pourront également être entraînées par leurs clients, investisseurs, banques ou donneurs d’ordre.
Ainsi, la simplification ralentit le mouvement pour certains acteurs, mais la dynamique de fond se poursuit et s’intensifie chez les plus engagés. La finance durable semble entrer dans une nouvelle phase, moins exclusivement centrée sur la réglementation et le reporting, mais davantage tournée vers l’intégration et l’action.
2. La transition entre dans l’âge de la géopolitique
La deuxième transformation est plus profonde : la transition écologique se déroule désormais dans un environnement géopolitique plus instable.
Au cours des années 2010, une partie du raisonnement climatique a reposé sur l’hypothèse d’un monde relativement ouvert et coopératif : aligner les réglementations, créer les incitations économiques, développer les technologies nécessaires et laisser les marchés accélérer leur diffusion. Cette hypothèse est aujourd’hui plus fragile.
Guerre en Ukraine, tensions commerciales entre les États-Unis et la Chine, recherche de souveraineté industrielle, sécurisation des approvisionnements, conflits affectant certaines grandes routes commerciales : les chaînes de valeur sont redevenues un enjeu stratégique.
C’est précisément la thèse développée par le fonds Asterion Ventures dans son article The End of Innocence: Rethinking Climate Investing in a Geopolitical Age. Selon ses auteurs, la contrainte climatique n’a pas changé. C’est l’environnement dans lequel doit s’effectuer la transition qui s’est transformé.
Des hydrocarbures aux métaux critiques : de nouvelles dépendances
La transition énergétique illustre cette évolution. Passer d’un système reposant largement sur les énergies fossiles à un système davantage électrifié nécessite d’importantes quantités de cuivre, lithium, nickel, cobalt, graphite ou terres rares. Or ces ressources sont elles aussi distribuées de manière très inégale dans le monde et leur transformation est fortement concentrée géographiquement.
La transition énergétique réduit certaines dépendances aux hydrocarbures, mais en fait émerger de nouvelles autour des métaux critiques. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) souligne ainsi que les risques traditionnels liés à l’approvisionnement en pétrole et en gaz s’accompagnent désormais de nouvelles vulnérabilités liées aux chaînes d’approvisionnement en minéraux critiques.
Pour une entreprise ou un investisseur, le coût d’une ressource ne suffit plus : il faut aussi savoir si elle restera disponible. Cette évolution oblige les entreprises à raisonner en matière de criticité des ressources, de diversification des fournisseurs, de localisation des chaînes de valeur, de souveraineté et de robustesse.
Climat, compétitivité et souveraineté deviennent liés
Asterion propose à ce titre d’ajouter quatre dimensions aux critères traditionnels de l’investissement climatique :
- le réalisme matériel,
- l’autonomie stratégique,
- la construction de capacités
- et la compatibilité démocratique. (Asterion V for Venture)
L’idée est importante pour la finance durable. Une technologie peut contribuer fortement à la décarbonation tout en créant une nouvelle dépendance stratégique. À l’inverse, recycler localement une matière critique, diversifier les approvisionnements, renforcer un réseau électrique ou reconstruire une capacité industrielle européenne peut produire des bénéfices qui dépassent la seule réduction des émissions.
L’analyse d’un investissement devient donc plus systémique. Quel impact environnemental produit-il ? De quelles ressources dépend-il ? Où sont-elles produites et transformées ? Quelle vulnérabilité crée-t-il ou réduit-il ? Quelle capacité industrielle permet-il de construire ?
La géopolitique devient une composante d’importance croissante dans l’analyse en finance durable.
3. De la résilience à la régénération
Réduire les externalités négatives reste indispensable, mais pourrait ne plus suffire
Jusqu’à présent, la finance durable s’est prioritairement concentrée sur la réduction des externalités négatives. Combien de tonnes de CO₂ évitées ? Quelle diminution de consommation d’eau ? Quelle réduction des déchets ?
Ces indicateurs sont essentiels. Mais face au changement climatique, aux tensions géopolitiques et à des ressources limitées, une autre question se pose : quelles capacités construire pour rendre nos entreprises et nos économies plus résilientes ?
Asterion parle ainsi du passage d’une logique centrée sur les externalités à une réflexion également fondée sur les capacités (Asterion V for Venture). Cela peut signifier développer des capacités industrielles locales, diversifier des approvisionnements, renforcer les infrastructures électriques, réduire la dépendance à certaines ressources ou rendre les systèmes productifs plus adaptables.
Cette notion de résilience rapproche d’ailleurs des domaines souvent traités séparément : climat, adaptation, souveraineté, économie circulaire, biodiversité ou chaînes de valeur.
Consommer moins de ressources peut aussi devenir une stratégie de souveraineté
Cette évolution conduit à regarder différemment certaines solutions déjà connues.
L’écoconception permet de réduire la quantité de matière nécessaire à un produit. L’économie de fonctionnalité peut inciter un fabricant à allonger sa durée de vie. Le réemploi réduit le besoin de nouvelles ressources. L’écologie industrielle permet aux déchets ou coproduits d’un acteur de devenir les ressources d’un autre.
Dans un contexte géopolitique instable, ces pratiques ne répondent plus uniquement à une logique environnementale. Elles peuvent également réduire une dépendance stratégique.
Les travaux d’Isabelle Delannoy et Benoit Martimort-Asso sur les PEPS, les Pratiques Économiques Productives et Sociales Régénératives mettent en avant des modèles comme l’écoconception, l’économie de fonctionnalité, l’écologie industrielle, les circuits courts ou encore la relocalisation. Ces pratiques peuvent aussi contribuer à réduire certaines dépendances aux ressources et à renforcer la résilience des modèles économiques.
Cet enjeu rejoint les préoccupations européennes en matière de matières premières critiques. Le Critical Raw Materials Act vise notamment à réduire les dépendances de l’Union européenne et à renforcer la résilience de ses chaînes d’approvisionnement, en développant l’extraction, la transformation et le recyclage en Europe et en diversifiant ses sources d’approvisionnement.
Les stratégies environnementale et économique deviennent ainsi de plus en plus imbriquées.
Et si « faire moins mal » ne suffisait plus ?
Cette recherche de résilience peut conduire à pousser le raisonnement encore plus loin. Réduire notre consommation de ressources ou notre dépendance permet de limiter certaines vulnérabilités. Mais peut-on également imaginer des modèles économiques qui contribuent à renouveler les ressources et les écosystèmes dont ils dépendent ?
C’est la question posée par l’économie régénérative.
L’AFNOR la définit comme un modèle d’activités qui agit pour l’intégrité du vivant, humain et non humain et soutient la vitalité des écosystèmes écologiques et sociaux avec lesquels il co-construit.
Cette approche déplace ainsi la réflexion : il ne s’agit plus uniquement de réduire les impacts négatifs d’une activité, mais d’interroger sa capacité à contribuer au renouvellement des systèmes dont elle dépend.
L’entreprise symbiotique : une autre manière de penser la création de valeur
L’économie symbiotique, développée par Isabelle Delannoy, part d’une critique du modèle économique linéaire :
Extraction → Transformation → Distribution → Utilisation → Déchet.
À l’inverse, elle cherche à organiser l’activité économique comme un écosystème, en articulant trois sphères interdépendantes : biosphère, technosphère et sociosphère.
Elle permet ainsi de relier plusieurs des pratiques évoquées précédemment. Elle englobe des approches très diverses : agroécologie, biomimétisme et ingénierie écologique pour la biosphère, économie circulaire, économie de fonctionnalité ou écologie industrielle pour la technosphère, coopératives, mutualisation, communs ou intelligence collective pour la sociosphère.
On pourrait ainsi représenter l’évolution des modèles économiques selon la trajectoire suivante :
Exploiter → Réparer → Préserver → Régénérer.
L’économie symbiotique reste aujourd’hui une approche particulière de l’économie régénérative et non un cadre généralisé de l’analyse financière. Mais elle soulève une question prospective importante :
Demain, la finance durable se contentera-t-elle de mesurer les impacts négatifs évités, ou cherchera-t-elle aussi à identifier les modèles économiques capables de renouveler les ressources écologiques, techniques et sociales dont dépend leur propre création de valeur ?
4. Vers une finance durable moins visible, plus intégrée ?
Ces évolutions pourraient finalement conduire à un paradoxe : la finance durable pourrait devenir moins visible au moment même où ses enjeux deviennent plus présents dans les décisions financières.
Aujourd’hui encore, nous distinguons fréquemment finance et finance durable, fonds et fonds ESG, analystes financiers et analystes ESG. Mais cette séparation restera-t-elle pertinente ?
Si un analyste doit évaluer la dépendance d’une entreprise à l’eau ou à certains métaux critiques pour apprécier ses risques, est-ce encore de l’ESG ou simplement de l’analyse financière ?
Si un banquier doit comprendre la crédibilité d’un plan de transition avant de financer un investissement industriel, fait-il de la finance durable ou son métier de banquier ?
Si un fonds de Private Equity analyse la résilience d’une chaîne d’approvisionnement, les besoins futurs de CAPEX liés au climat ou l’exposition d’une entreprise à la raréfaction de certaines ressources, où s’arrête l’analyse ESG et où commence l’analyse financière ?
La prochaine phase de la finance durable pourrait précisément être celle de cette intégration.
- Moins d’indicateurs suivis uniquement parce qu’ils sont demandés.
- Davantage de données utilisées parce qu’elles permettent de comprendre un risque, une dépendance ou une opportunité.
- Moins de durabilité traitée en parallèle de la stratégie.
- Davantage de durabilité intégrée aux décisions d’investissement, de financement et de transformation des entreprises.
À quoi pourrait donc ressembler la finance durable en 2030 ?
Personne ne peut évidemment prédire précisément son évolution. Mais les transformations décrites dans cet article dessinent une finance durable moins centrée sur le seul reporting et davantage intégrée à l’analyse des risques, des dépendances et des opportunités.
Climat, ressources naturelles, biodiversité, chaînes de valeur, résilience et géopolitique pourraient prendre une place croissante dans les décisions d’investissement et de financement. Les approches régénératives ouvrent, elles, une réflexion plus prospective sur la capacité des modèles économiques à renforcer les systèmes écologiques et sociaux dont ils dépendent.
La destination n’a donc pas nécessairement changé, mais le contexte dans lequel la transition doit s’opérer, lui, évolue. La finance durable pourrait ainsi devenir à la fois plus financière, plus stratégique, plus géopolitique et plus systémique.
À terme, son succès pourrait être de devenir une composante naturelle de toute décision financière.
Car si climat, ressources, biodiversité, résilience et dépendances géopolitiques sont pleinement intégrés dans l’analyse des risques, des opportunités et de la création de valeur, parlerons-nous encore de finance durable, ou simplement de finance ?
Cet article a notamment été inspiré par les enseignements de Benoît Martimort-Asso à la Regen School sur la géopolitique des ressources et l’économie régénérative.
Et vous, quelles tendances ajouteriez-vous à cette réflexion ? N’hésitez pas à partager vos points de vue, exemples ou sources pour enrichir cet exercice de prospective ?
Questions fréquentes
Le paquet Omnibus I, proposé en février 2025, engage un important mouvement de simplification du cadre réglementaire européen en matière de durabilité. Il réduit le périmètre et les obligations de la CSRD et de la CS3D, et les ESRS révisés en 2026 diminuent de plus de 60 % le nombre de données obligatoires à publier.
Non, il s'agit davantage d'un changement de rythme que d'un changement de cap. Les entreprises les plus avancées continuent de professionnaliser leurs démarches et d'intégrer la durabilité dans leurs décisions stratégiques, tandis que la finance durable entre dans une phase moins centrée sur le reporting et davantage tournée vers l'intégration et l'action.
La transition écologique se déroule désormais dans un environnement géopolitique instable marqué par des tensions commerciales, des conflits et la recherche de souveraineté industrielle. La géopolitique devient une composante d'importance croissante dans l'analyse en finance durable, car climat, compétitivité et souveraineté sont désormais étroitement liés.
Le passage d'un système fondé sur les énergies fossiles à un système plus électrifié nécessite d'importantes quantités de cuivre, lithium, nickel, cobalt, graphite ou terres rares. Ces ressources sont réparties de manière très inégale dans le monde et leur transformation est fortement concentrée géographiquement, créant de nouvelles vulnérabilités d'approvisionnement.
Au-delà de la seule réduction des externalités négatives (émissions de CO₂, consommation d'eau, déchets), la finance durable s'oriente vers une analyse plus systémique intégrant la résilience. Il s'agit d'évaluer les dépendances, les vulnérabilités créées ou réduites, et les capacités industrielles construites par chaque investissement.